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Entretien avec Steve Bandoma


Entretien de Steve Bandoma avec Eva Barois de Caevel pour Swab Gate (octobre 2015)

Montage du solo show de S. Bandoma à Swab Art Fair
Montage du solo show de S. Bandoma à Swab Art Fair

Début octobre 2015, Angalia a participé à Swab Art Fair, la foire internationale d’art contemporain de Barcelone, où elle a exposé le travail de Steve Bandoma dans le carré Swab Gate, une section dédiée à la présentation solo de quatre artistes africains et caribéens sélectionnés par la curatrice Eva Barois de Caevel. A cette occasion, Eva a interrogé Steve sur la relation de sa pratique artistique à son lieu de création, Kinshasa, et sur son rapport à la peinture, une discipline reine au Congo.



EBC : Lorsque nous nous sommes rencontrés à Paris, tu m’as expliqué que ton style — cette fusion de diverses techniques qui te permet de composer des images étonnantes — avait été perçu comme quelque chose de très nouveau lorsque tu as présenté ton travail, à tes débuts, à Kinshasa.
Pourquoi selon toi ?

 
SB : Oui, c'est vrai. Je pense qu’il y a trois raisons à cela.
Tout d’abord, l’utilisation du papier, de l’encre, et la pratique du collage sur papier étaient presque inexistantes à Kinshasa. L’idée était ancrée que si vous êtes un peintre, vous devez faire de la peinture à l’huile traditionnelle sur toile. J'ai valorisé le papier comme support d'expression contemporaine.

Ensuite, je cherche à fuir les stéréotypes de l’art contemporain produit en Afrique. J’ai le sentiment qu’en Afrique, et spécifiquement au Congo, les artistes sont encouragés à développer une forme d’esthétique qui pourrait être considérée comme « typiquement africaine ». Je recherche une esthétique « plus équilibrée » et plus personnelle, c’est pourquoi je cherche à éviter l'usage de certains matériaux.

Le dernier point, c’est l’engagement intellectuel que j’essaye de transmettre par mon travail. J’ai été formé avec l’idée qu’un artiste est quelqu’un qui maîtrise l’harmonie des couleurs, qui maîtrise l’art de la perspective… Mais je voulais développer une philosophie forte et convaincante qui puisse soutenir mon art.
 
EBC : Peux-tu m’expliquer comment tu as imaginé et mis en place cette fusion de diverses techniques ?
 
SB : Lorsque je vivais en Afrique du Sud, j’étais dans un état d’esprit bien spécifique : me former professionnellement mais aussi faire l’expérience d’une quête identitaire. J’étais attiré par l’avant-garde américaine. J’ai essayé différentes techniques, les installations, un peu la photographie, les performances… Plusieurs artistes africains m’ont aussi inspiré, comme Barthélémy Toguo, Wangechi Mutu ou William Kentridge, pour ne citer qu’eux. La fusion de différentes techniques que tu as mentionnée serait donc le fruit de ces échanges, de mon parcours et surtout de ma curiosité. Le choix d’un genre artistique est l’une des choses les plus cruciales pour un artiste, car il le définit. Je suis perfectionniste et j’ai essayé de définir une technique qui me corresponde. 
 
EBC : Comme tu le sais, j’ai décidé d’inviter des « peintres » pour cette première édition de SWAB Gate, « peintres » au sens large, notamment en ce qui concerne ton travail. Comment te situes-tu par rapport à la peinture ?
 
SB : Tout d’abord, je ne me définis pas comme artiste peintre, mais plutôt comme artiste tout court. L'art contemporain nous donne une liberté incommensurable donc être peintre pour moi serait se limiter. J’aime le fait que certaines techniques produisent des choses géniales lorsqu’on les mêle, et c’est quelque chose que j’aime explorer.
 
EBC : As-tu commencé par peindre de manière plus traditionnelle ?
Considères-tu que ton travail possède des liens avec une esthétique propre au lieu où tu le produis ? Ou, formulé autrement, quels liens estimes-tu avoir avec la scène artistique de Kinshasa et plus largement du Congo ?

 
SB : Durant mes études aux Beaux-arts de Kinshasa, nous avons appris à peindre de manière traditionnelle, mais nous étions critiques vis-à-vis du système académique trop étroit de l'époque - et qui persiste d'ailleurs, malheureusement – et nous avons proposé autre chose. Nous avons créé par exemple un collectif, qui était hébergé par l'Alliance Française de l'époque : nous l’avons appelé d’abord « Librisme », puis « Librisme synergie ». Durant ma formation académique, j’avais déjà commencé à coller et j’ai aimé cela. Mais le style de collage qui est devenu la clé de mon esthétique artistique, c’est en Afrique du Sud que je l’ai développé.  
 
EBC : Avec quels matériaux obtiens-tu ces textures très variées dans tes œuvres qui demeurent picturales, ou en tout cas qui évoquent le pictural (jets, gouttes, taches, etc.) ?
 
SB : Je dirais plutôt que la diversité des textures est le fruit de mon esprit créatif insatisfait ! J'utilise le papier canson, avec des collages d'images de magazines populaires ayant eux-mêmes des textures variées, du papier toilette, des gouttes et des taches d’encre ou des cotons de démaquillage ! J’ai besoin de ces textures différentes pour créer des personnages hybrides, voire bizarres.
 
EBC : Tu m’as montré des œuvres récentes qui évoquaient l’histoire coloniale : tes œuvres sont-elles toujours liées à des questions politiques, historiques ou d’actualité ?
 
SB : L’art est quelque chose de dynamique, les hommes et la société sont mouvants, donc l’artiste ne doit pas être en reste. Le lien entre mon travail et la société dans laquelle je vis se retrouve dans les thèmes que je traite, par exemple lorsque j’évoque des sujets qui ont trait au Congo ou à l’Afrique. C’était le cas avec ma série intitulée « Lost Tribe » (2012) : à cette époque je souhaitais revisiter la culture et l’esthétique africaine via notre histoire artistique, nos masques et nos statues anciennes. J’ai essayé de contextualiser ces objets avec une esthétique contemporaine qui m’est propre et en ajoutant une touche d’humour et de provocation comme j’aime le faire. Mais oui, l’essentiel de mon travail est lié à l’histoire, la politique et l’actualité.
 
EBC : Sur quoi travailles-tu actuellement, quels sont tes projets ?
 
SB : J’aime surprendre. J’essaye de produire de nouvelles séries, de pousser ma créativité. J’ai le sentiment que j’ai beaucoup à donner, et que je dois me dépêcher ! Je suis inspiré par cette citation latine « Ars longa vita brevis » (l’art est long, la vie est brève) : je souhaiterais que cela soit le titre et l’état d’esprit de ma prochaine exposition individuelle, que j’aimerais présenter d’abord à Kinshasa.
 
EBC : Merci beaucoup Steve !
 
SB : Merci à toi Eva !

Propos recueillis par Eva Barois de Caevel en septembre 2015